« On peut sous-estimer le fait d’être sous emprise » : la réalisatrice Marie Rémond se confie
- Mathilde Dandeu
- 13 mai
- 7 min de lecture

Réalisé par Marie Rémond, Elise sous emprise lève le voile sur la toxicité de certaines relations. Une relation malsaine qui mène Elise à des crises de panique, puis à la perte totale de sa vie professionnelle, la menant à un burn-out. Entre comédie et drame, ce film, en salle ce 13 mai, est une leçon de vie : celle de s’éloigner des gens qui nous veulent du mal et apprendre à se faire du bien. Santé mentale, relation toxique : des sujets forts sur lesquels s’est confiée la réalisatrice pour WAM. Rencontre.
En 2024 en France, 38 % des personnes en couple déclaraient avoir subi des violences psychologiques. Un chiffre qui s’élève à 56 % lorsqu’on inclut les ex-partenaires. Une relation dite toxique est celle qui abîme, qui fait perdre pied, qui fait perdre toute estime de soi et qui parfois peut provoquer des angoisses, une insécurité ou encore des crises de panique…
La réalisatrice Marie Rémond, elle-même victime d’une relation toxique, a voulu montrer à travers son film les symptômes que cela pouvait engendrer à travers Elise, qui se retrouve au cœur d’un chaos psychologique. De sa vie « amoureuse » à sa vie professionnelle, elle ne contrôle plus rien, même son corps qui, épuisé, la mène à des crises de panique. Elise sous emprise est bien plus qu’un simple film sur un homme toxique, mais sur l’impact de ces hommes et de ces relations dans la vie quotidienne : l’épuisement, la peur, la panique et puis le chaos…
Victime ou non, Elise sous emprise est un film nécessaire pour une prise de conscience que ces relations existent, qu’il faut s’en protéger, s’en éloigner et prendre le temps de se soigner, comme nous l’explique la réalisatrice.
Marie Rémond : "Une relation toxique se nourrit des deux côtés"
WAM : D’où est née l’idée du film Elise sous emprise ?
Marie Rémond : L’idée est née des symptômes d’attaques de panique. C’est quelque chose que j’ai traversé sur une période assez courte, mais j’avais besoin de comprendre ce qu’il m’était arrivé. Je suis allée à la rencontre de personnes qui ont ou qui ont connu des attaques de panique et j’ai trouvé ça frappant, quelle que soit les situations de vie, la façon dont ces personnes décrivaient précisément ces symptômes avec cette sensation de ne plus se reconnaître…
Pendant un long moment, j’ai brouillé les pistes pour le personnage d’Elise, puis j’ai assumé que ces crises de panique soient liées à une relation toxique, car c’est ce que j’ai vécu et c’est ce qui a mené à ces crises. Je voulais raconter que l’on pouvait sous-estimer le fait d’être sous emprise, avoir cette impression de pouvoir maîtriser la relation, mais finalement c’est parfois le corps qui parle : il peut réagir avec notamment des crises de panique.
WAM : On parle beaucoup de féminicide, mais il est vrai que l’on parle peu de ces relations toxiques psychologiquement où la violence ne se fait pas par les mains, mais par les mots ou un comportement… quelle était pour vous l’importance d’en parler à travers l’écran ?
Marie Rémond : Dans mon cas, ce n’était pas l’emprise : je t’interdis de sortir, je te prive de tout contact ou des violences physiques. C’était beaucoup plus insidieux que ça, c’était un entre-deux. Et c’est vrai que les femmes qui vivent ça et moi-même, on en parle peut-être moins, car soi-même au moment où on le vit c’est encore moins facile de s’en rendre compte. Ça peut durer des années et finalement, les symptômes d’attaques de panique, c’était un peu un mal pour un bien. Aussi difficile que c’est à vivre, ça m’a permis de prendre conscience qu’il fallait que je prenne soin de moi, et de m’éloigner de la relation.
Les attaques de panique, je me rends compte que c’est un sujet dont on parle peu, voire pas du tout. Et quand j’ai présenté le film à Strasbourg, il y a plusieurs personnes qui sont venues me voir, pour me dire qu’elles avaient elles-mêmes traversé des attaques de panique. C’est des choses, quand on les vit, on est un peu seul.e, donc je suis contente de pouvoir en parler à travers mon film.
WAM : J’ai trouvé très intéressant de ne pas réduire Elise à une victime. On a cette impression qu’elle choisit de rester avec cet homme qu’elle aime, joué merveilleusement bien par José Garcia. Un homme qui se fait passer comme honnête : il lui dit qu’il voit plusieurs femmes, tout en lui mentant en lui faisant croire que de toutes, c’est avec elle qu’il a envie d’avoir des enfants et de construire un jour sa vie… Pourquoi ce choix de montrer que même sous emprise, on peut être conscient.e que l’on est dans une relation loin d’être saine ?
Marie Rémond : C’était important pour moi de ne pas rendre le personnage d’Elise totalement victime. Je pense que ce genre de pervers narcissique multiplie les histoires parallèles et qu’il y a d’autres femmes qui auraient mis des limites plus tôt pour se reconstruire. À travers Elise, je voulais montrer ce flou qui flotte autour d’elle : on ne sait pas si au départ c’est par manque de confiance en elle qu’elle reste dans cette relation, ou qu’effectivement elle s’auto-persuade que là où les autres ont échoué à le faire changer, elle réussira et que cette énergie mise dans cette relation ne peut qu’aboutir à quelque chose de super.
Le fait aussi de ne pas la mettre en place de victime, c’est aussi pour montrer qu’une relation toxique se nourrit des deux côtés. Lui, il sent très bien les failles d’Elise, le fait qu’elle ne mette pas de limites et il en profite.
WAM : Elise est dans une période compliquée avec des crises de panique, un compagnon qui a un certain pouvoir sur elle, tout en étant propulsée professionnellement en devenant metteuse en scène. Comment avez-vous travaillé cette contradiction entre le fait qu’elle soit sous emprise et en même temps qu’elle réussisse à décrocher ce poste important ?
Marie Rémond : Souvent quand on traverse des périodes compliquées, les gens du milieu professionnel ne le savent pas forcément. Ce qui est intéressant avec le personnage du directeur, c’est que lui, il voit ça comme une opportunité pour elle. Elise a toujours été dans l’ombre, elle a enfin cette opportunité de pouvoir se révéler. Elle aurait pu profiter pleinement de cette ascension, sauf qu’elle sent que ça ne va pas être sa place, mais elle n’ose pas le dire. C’est là qu’il y a ce mélange entre comédie et drame : elle n’ose pas dire non, elle se retrouve devant cette troupe qu’elle dirige très mal et c’est de sa faute à elle.
WAM : Une prise de poste où elle perd pied, mais qui lui permet tout de même de prendre conscience de son mal-être…
Marie Rémond : Oui, c’est vraiment à ce moment-là où elle se dit stop. C’est ce qui fait que je n’avais pas envie d’une fin avec un happy end, où tout d’un coup elle se révélerait et reprendrait les choses. Je voulais montrer une certaine réalité : on est tous différents face à son burn-out, ses crises de panique, ces périodes de vie compliquées et on doit trouver son chemin à son rythme.
J'ai dédié ce film à ma fille, car il y a cette envie que les futures générations détectent plus facilement les signaux quand une relation n’est pas saine.
WAM : Le film questionne finalement deux points de vue sur l’emprise et ces crises de panique : pourquoi on reste dans une relation toxique qui nous fait du mal, mais aussi comment on s’en sort… quel a été le cheminement pour montrer ces deux aspects ?
Marie Rémond : Avec Leopold, joué par José Garcia, j’ai voulu volontairement faire comprendre que ça fait des années qu’elle vit avec un certain mal-être en elle. Je voulais montrer que ce n’était pas leur rencontre et leur histoire qui l’a menée à ce mal-être, mais mettre en avant que ça dure depuis bien longtemps et essayer de comprendre pourquoi elle est dans cette situation. Quant à la fin, il était essentiel de souligner que c’est par le prisme de la lecture, par cette envie soudaine de vouloir recréer qu’elle va s’en sortir.
WAM : Quel est le message que vous avez envie de faire passer à travers Elise ?
Marie Rémond : Il y a deux choses : j’ai dédié ce film à ma fille, car il y a cette envie que les futures générations détectent plus facilement les signaux quand une relation n’est pas saine. Et deuxièmement, j’avais cette envie de parler de cette peur de ne pas toujours tout maîtriser. Le message dans le film est, comme le dit le médecin : "fatiguer la peur", c’est-à-dire enlever la peur par la peur en changeant son quotidien, se dire que l’on n’est pas seul.e à vivre ça et ne pas laisser gagner la peur.
WAM : Vous dédiez ce film à votre fille, pour comme vous le dites que les jeunes puissent prendre conscience plus vite qu’une relation est toxique. Mais est-ce que les réseaux sociaux aujourd’hui ne sont pas source de relations toxiques ? Avec un attrait plus facile à la jalousie excessive et le fait d’essayer de maîtriser / surveiller l’autre ?
Marie Rémond : Bien évidemment ! Et c’est un sujet qui me donne beaucoup de soucis, je n’arrête pas de m’inquiéter. Déjà c’est des âges compliqués, quand on est jeune adulte, ou même l’adolescence et c’était très compliqué à l’époque bien avant les réseaux, mais ça l’est deux fois plus aujourd’hui. Internet n’apporte pas que des mauvaises choses, on peut aussi avoir des partages d’expérience et ça peut être utile. Mais il est vrai que dans les relations de couple nous sommes plus sujets à comparer, surveiller les comptes que son copain ou sa copine suit, à qui elle ou il parle… ça a un effet très nocif. Dans le film, il y a un petit message sur ça, quand Elise s’en sort grâce au livre : c’est de montrer qu’il est important de pouvoir se plonger dans d’autres histoires en dehors des réseaux sociaux et de se recentrer un peu plus sur la réalité.
WAM : Si vous deviez décrire Elise en trois adjectifs ?
Marie Rémond : Floue, bégayante et tenace.




Commentaires